Dostoïevski et la compagnie
Dostoïevski rêvait de tuer son père. C’est pas moi, c’est Freud qui le dit, dans Dostoïevski et la parricide. Comme en ce moment je suis plongée dans Les possédés, du mystérieux bonhomme, je m’intéresse à la question. Et dans la fabuleuse étude de P-L Assoun : Littérature et psychanalyse, j’apprends que Shakespeare lui aussi a mal à son complexe d’œdipe. L’énigme Shakespeare semble fasciner Freud, le rendre perplexe "à lui en faire perdre la tête". Avec Hamlet, on se retrouve ramené à la version modernisée de l’œdipe. L’hystérique Hamlet, c’est pas moi c’est encore lui qui le baptise ainsi, il l’appelle même : "le névrosé mondialement célèbre". c’est le personnage de la littérature qui parle le plus à la psychanalyse, puisqu’en lui résonne le sentiment de la faute œdipienne. "Comment comprendre son hésitation à venger son père par le meurtre de son oncle, lui qui n’a aucun scrupule à envoyer ses courtisans à la mort et qui n’hésite pas une seconde à tuer Laërte? … Tout s’éclaire mieux lorsqu’on songe au tourment que provoque en lui le vague souvenir d’avoir souhaité, par passion pour sa mère, perpétrer envers son père le même forfait."
Freud cherche à obtenir une explication sur la création de l’écrivain, c’est dans cette optique qu’il déchiffre l’œuvre littéraire.
l’Ego-trip
D’où sort cette capacité de l’écrivain à observer son moi, sur un plateau d’argent, à se l’offrir en spectacle ? Et à s’en repaître comme d’une bonne cuisse de dinde?
Quand l’écrivain se retrouve sur le divan de Freud, il se fait tout simplement scier en deux , et ça donne: Le Trauma de castration+ La Négation de la réalité= Le Clivage du Moi.
La personnalité de l’écrivain, ce serait d’abord une division intérieure, qui permettrait d’avoir cette distance nécessaire pour voir le moi comme un autre, et par la suite à écrire de multiples personnages. Originellement, l’écrivain aurait mal vécu le sentiment de castration. C’est Œdipe découvrant que son désir l’a mené aveuglément au meurtre de son père et à l’union avec sa mère. Pas évident à digérer le truc. Le clivage du moi se met en place comme système de défense au moment de la confrontation avec la réalité. Pour caricaturer, plutôt que cet aveuglement, l’écrivain préfère réagir par une division du regard. Autant avoir deux Moi, quatre yeux, deux devant deux derrière, pas de panique, navigation à vue. N’empêche que ce désir est là, ce manque angoissant, et c’est toute une complication de se démêler entre le déni et la reconnaissance d’une réalité inconcevable.
Retour au sentiment de culpabilité de Hamlet, et je note au passage qu’ Elektra, obsédée à l’idée de tuer sa mère, ne parlant que de ça, ne le fait pas. Elle pousse Oreste, son frère à commettre le meurtre. Elektra c’est une grande gueule mais quand il s’agit de l’action y’a plus personne. Elle oublie même de lui apporter la hache au dernier moment.
Et pour Dostoïevski , il paraîtrait que Monsieur était en proie à une "addiction pathologique du jeu", à cause d’une culpabilité inconsciente liée à une certaine "passion du père". Creuset masochiste. sa passion pour le jeu semble avoir aussi fonction de dégager l’espace pour la création littéraire. Freud remarque que ce n’est que parvenu au dénuement total, après avoir tout perdu, jusqu’au dernier centime, que Dostoïevski relançait la "machine" de l’écriture. La roulette fatale servait donc à vider le joueur de sa culpabilité, le désinhiber et libérer en lui l’écrivain. Ce qui fait tourner la machine à écrire, c’est l’essorage de la culpabilité par une activité de jeu, activité infantile auto-érotique, qui lève ensuite l’inhibition du travail.
L’inhibition du travail, bordel, j’y avais pas pensé! J’ai ma réponse toute prête la prochaine fois qu’on me taxe de paresse. Trop Merci Freud.
Joanna Kara